Au-delà de Djerba

Après avoir découvert qu’en Tunisie , rien ne serait plus jamais comme avant et que les pseudos palaces de Djerba qui proposent la semaine à 300€ avion compris ont l’avenir derrière eux, on est ravi de se rendre compte que certaines initiatives proposent d’emprunter la voie romaine qui conduit de l’île au continent pour partir à la rencontre des gens du pays qui ne rêvent que d’y rester et de vivre de leurs propres ressources.

Le programme a vu le jour en 2008 avec la participation de l’Union Européenne. A l’initiative conjointe du Département de l’Hérault français et du Gouvernorat tunisien de Médenine. Une des régions les plus déshéritées de Tunisie. Au sud, tout au sud, aux portes du désert dans cette ample et imposante nature caillouteuse qui aide à remplir en 3 lettres les grilles de mots croisés : le reg.

Tout le monde a mis la main à la poche. Le Conseil Général de l’Hérault parce que le département se retrouve à accueillir un tiers de la population originaire de Médenine qui émigre vers la France et qu’il fallait trouver une solution, le Ministère français des Affaires Etrangères pour les mêmes raisons et même la compagnie aérienne québécoise Air Transat.

La région a de nombreuses ressources. La géologie qui est passionnante et accessible à tout le monde, la découverte de l’habitat traditionnel avec les ksours qui servaient autrefois de greniers pour les habitants et pour les Bédouins qui y entreposaient leurs richesses pendant qu’ils traversaient le désert; l’artisanat d’art bédouin et les paysages présahariens stupéfiants de beauté.

Ne restait plus qu’à développer des structures d’hébergement chez l’habitant. C’est chose faite avec les dars, les maisons dans lesquels les propriétaires ont installé des chambres d’hôtes. Ils sont une bonne dizaine. D’autres viendront.

Les plus spectaculaires des randonnées

D’ores et déjà, les instigateurs du projet ont bien travaillé. Les sentiers de randonnée sont soigneusement fléchés et on peut lire, en français, les distances à parcourir et les curiosités à découvrir.

Ce type de tourisme enchantera tous ceux qui veulent sortir des sentiers battus. D’autant plus facilement que la région est accessible. Il suffit d’atterrir à Djerba , destination particulièrement bien desservie par les aéroports  partout en France avec des compagnies comme Tunisair , mais aussi de nombreux charters en saison.

On pourra même diviser son séjour en deux ou plusieurs parties. Quelques jours de farniente et de plage dans un bel hôtel comme le Radisson Blu très bien tenu, et direction le Djebel Dahar pour le reste du séjour. Afin d’admirer le patrimoine des vallées aménagées, datant des Romains, découvrir les ksours réhabilités comme le Ksar Jouamâa où l’on peut loger, se restaurer, prendre le thé et déguster des pâtisseries locales.

Ces symboles de la souveraineté tribale regroupaient les ghorfas de chacun des propriétaires. Il s’agissait de chambres avec voûtes en berceau dans lesquelles on accumulait ses richesses. Le blé, l’huile, les figues, le fourrage, mais aussi les bijoux et autres possessions précieuses. Quand les Touazine et les Ghbonton, des tribus nomades, se déplaçaient avec leurs tentes et leurs troupeaux, elles étaient gardées, moyennant loyer, par les Mednini qui étaient sédentaires.

Et entrer en immersion au rythme de ses chaussures de rando dans les strates du Permien, du Trias, du Jurassique et du Crétacé qui ont dessiné les canyons et les montagnes déplacées par les vents en parcourant les 11 étapes géologiques jusqu’à Bir Miteur, le site des dinosaures.

Au cœur de la vie des gens

Les différents gîtes sont très proches les uns des autres au départ de Beni Khedache, autour du village de Zammour  et de l’oasis de Ksar Hallouf, et les hôtes qui accueillent les voyageurs avec le thé à la menthe et de l’eau en bouteille connaissent la région comme leur poche.

Évidemment les randonneurs, qu’ils viennent de Tunis, de Lille ou de Montpellier, lorgneront vers le grand erg qui étend ses dunes de sable à 60 kilomètres à peine. Et les propriétaires se débrouilleront pour les emmener quand les marcheurs auront épuisé leur soif de randonnée. Youssef et Mohammed feront le job et seront bien heureux de s’y consacrer, parce que rester au bled pour y vivre, y travailler et gagner son avenir vaut largement mieux que vider les poubelles à Paris ou y laver la vaisselle. Au noir et sans papiers.

Pour organiser son voyage, il vaut mieux réserver directement chez chacun. Parce que si la signalétique sur place, les aménagements et les brochures sont au point, le site Internet dédié n’est pas encore en ligne, ce qui est bien dommage et leur porte forcément préjudice.
Autre ressource, l’agence Lotos Voyages qui va commercialiser le produit et peut tracer des itinéraires et des programmes. Reste que, pour l’instant, eux non plus n’ont pas de site Internet dédié en état de marche au jour de notre parution.

Dans les dars, on rencontre vraiment la population comme on ne le fera jamais dans les hôtels internationaux même si le personnel est local. Il faut savoir aussi que ces chambres chez l’habitant (certaines troglodytes) offrent tout le confort. Electricité, eau chaude dans la salle de bains, réseau mobile…

On goûte leur miel, leurs galettes de pain, cuites par la grand-mère et leur fromage au petit déjeuner et on boit du jus d’orange et du lait en brique. Sinon, il faut aller traire la chèvre !
Parce qu’il n’y a pas d’autres animaux, mis à part quelques moutons, quelques poules et bien sûr des dromadaires. Pas de vaches et naturellement pas de cochons. Des sangliers sauvages bien sûr, mais que la religion interdit de manger.

Du coup, même si les efforts sont revendiqués à ce sujet, la cuisine tunisienne reste très frustre. Logique dans un désert de cailloux où l’on a tendance aussi à oublier de curer les puits pour avoir l’eau nécessaire aux cultures.

Ce sont les acteurs du projet qui ont procédé à des incitations. Avec de formidables résultats qui font que l’on peut se lancer dans les cultures maraîchères autour des dars. Et naturellement celle de l’olive dont la Tunisie est le 4ème producteur d’huile, l’orge et les céréales pour la semoule du couscous et les bouillies.

Berbères et bédouins

Même les dirigeants les mieux intentionnés ont tenté d’éradiquer les cultures d’origine. Dans tous les pays du Maghreb et jusqu’à récemment, il ne faisait pas bon se revendiquer Berbère ou Kabyle, c’est-à-dire Amazigh, ces peuples qui se sont implantés là bien avant les Arabes. C’était au nom de l’unité nationale que ces dirigeants voulaient amalgamer tout le monde au mépris des spécificités de chacun.

Aujourd’hui parce que les tissages, les bijoux, les objets en cuir, l’artisanat dans sa totalité et les coutumes des uns et des autres sont reconnus comme autant de curiosités touristiques qui attirent le chaland, on en cultive l’originalité et on les valorise.

La Maison de l’Artisan à Beni Khedache est tout entière conçue autour de cette réalité. 6 ateliers thématiques montrent leur savoir-faire autour d’un petit musée et les visiteurs peuvent acheter les produits qui sont tous de belle qualité.

En toute transparence…

Même si on vous dira que désormais tout va bien et que les touristes reviennent, malgré les efforts de tous, ce n’est pas gagné pour le tourisme en Tunisie en dépit d’initiatives comme celles-ci. Parce que, encore faut-il attendre qu’elles portent leurs fruits et que le faire-savoir atteigne sa vitesse de croisière avec les outils de communication adaptés.

Il est très impressionnant, alors que la belle saison, sinon la haute saison a déjà commencé, de voir l’aéroport ultra moderne de Djerba à moitié désert. Même si l’on est accueilli avec le sourire et la déférence que l’on doit aux clients, mieux vaut ranger caméras, appareils photo et donc téléphones portables quand on passe les assez nombreux check-points entre Djerba et le début du désert. La police est très susceptible et interdit qu’on la photographie. En même temps, on est tout près de la Lybie…

La Tunisie, dans sa globalité est à ce jour encore tiraillée entre deux mondes. Depuis la révolution du jasmin, la reprise en mains par les islamistes et la rébellion des artisans de la démocratie. Il faut s’adapter aux secousses sociales et politiques.

Dans la région de Médenine, pratiquement toutes les femmes sont voilées. Même les plus instruites. Il y a des pères qui donnent un seul bonbon aux filles contre 2 aux garçons; qui aident un gamin de 4 ans à donner des coups de pied à leur sœur de 6 ans en la maintenant solidement pour qu’elle ne bouge pas; qui imposent le voile à de pauvres filles handicapées mentales. Ce sont des femmes qui le racontent, spontanément, navrées. Elles en souffrent, elles s’indignent puisqu’elles éprouvent le besoin d’en parler. En réajustant tout de même leur hidjab. Au cas où…

Ce sont les mêmes bonshommes qui regardent un peu de travers dès qu’une femme s’exprime un tant soit peu. Sûrs qu’ils sont de la supériorité de leur sexe alors qu’ils traînent leurs journées et ne ressemblent en rien aux seigneurs du désert.

A côté de cela, il y a, principalement dans le nord du pays, mais pas que, des femmes courageuses et féministes, qui se définissent comme « les filles de Bourguiba » à qui elles doivent leur émancipation de longue date, qui affirment que c’est la guerre avec eux. Et très abruptement et en toute lucidité « Maintenant, c’est eux ou nous »

Source : Actus